Dossier n° 6
Enquête orale sur la mémoire sociale des anciens coloniaux belges : retour d’expérience et réflexions méthodologiques par Florence Gillet (CEGESOMA)

Ce texte, issu du rapport final de la Journée d'études "Histoire orale en Belgique" (CEGES, 18 novembre 2011), détaille la méthodologie appliquée à une grande enquête menée par le CEGES sur la mémoire sociale des anciens coloniaux belges.



Le choix des témoins

Les anciens coloniaux qui ont été interviewés dans le cadre de cette enquête orale font partie d’un nombre restreint de personnes qui se sont portées volontaires suite à l’envoi du questionnaire écrit, envoi qui a lui-même été effectué sur un échantillon réduit de personnes.

Nous avions défini comme public cible, c’est-à-dire comme ancien colonial, toute personne de nationalité belge ayant séjourné au Congo entre 1908 et 1960 et faisant partie de la population active (2). Début 2004, au moment où l’enquête a commencé, ils étaient encore près de 30.000 individus.

Afin de réduire cette large population, nous avons choisi d’emblée de nous concentrer sur deux échantillons. Le premier fut réalisé à partir des listings d’associations d’anciens coloniaux : 4200 noms et adresses ont pu être rassemblés. Le second fut extrait des fichiers des trois grands organismes de pensions chargés de distribuer les allocations de retraites aux anciens travailleurs d’Afrique 3, avec une représentation de 10% soit 2700 individus.

Au total, près de 7000 questionnaires ont donc été envoyés, accompagnés de formulaires à compléter en vue d’une participation à la seconde phase du projet, à savoir la réalisation d’interviews orales.

Sur les 7000 questionnaires envoyés, seules 329 réponses nous sont parvenues, soit un taux de participation relativement faible de 5%. Il faut noter que de manière générale, le projet a suscité une certaine méfiance dans les milieux d’anciens coloniaux. Le timing des premiers contacts, pris dans un contexte de critiques et de polémiques autour de l’époque coloniale, explique en partie ces réticences (4).

Suite à l’envoi des questionnaires écrits, 91 anciens coloniaux se sont portés volontaires pour la participation à une interview. Un nombre moins élevé que pour l’enquête écrite, entre autres pour des questions d’anonymat. En outre, il est important de préciser qu’il s’agissait d’individus qui n’avaient pas toujours répondu au questionnaire écrit soit en raison de leur incapacité à pouvoir encore écrire, soit à cause de la longueur et de la complexité du questionnaire, soit encore parce qu’ils souhaitaient simplement avoir un contact direct avec le chercheur. Dans son ouvrage consacré aux sources orales, Florence Descamps énumère plusieurs raisons qui poussent un individu à participer à une enquête orale. Nous y avons retrouvé certaines des motivations de nos témoins : la conviction d’avoir des faits inédits à dévoiler, le désir de rendre hommage aux victimes, le besoin de reconnaissance personnelle, le désir de voir reconnaître le groupe auquel on appartient, le souhait de voir son point de vue écouté et pris en compte, le désir de régler ses comptes, le désir de raconter aux générations futures, la nostalgie, la solitude, etc. (5)

Sur les 91 personnes qui s’étaient portées volontaires, nous en avons interviewé une trentaine. Le projet arrivant à son terme, nous manquions de temps pour en rencontrer davantage mais nous souhaitions au moins atteindre le nombre de 30 individus, nombre absolu à partir duquel les sociologues estiment qu’un échantillon peut être considéré comme valide. Certains parlent même de « saturation de l’information » au-delà d’une quarantaine de témoins. (6) Tout dépend évidemment de l’homogénéité du groupe de départ.


(2) Nous considérons qu’une population est active, c’est-à-dire en âge de travailler, à partir de 18 ans.
(3) L’Office National des pensions, l’Office de sécurité sociale d’outre-mer (OSSOM), l’Institut National d’assurances sociales pour travailleurs indépendants (INASTI). L’objectif de ce second échantillon était de toucher l’ensemble de la population d’anciens coloniaux au-delà du seul monde associatif.
(4) Pour plus de précisions sur cet aspect, voir GILLET, Florence, op.cit.
(5) DESCAMPS, Florence, L'historien, l'archiviste et le magnétophone. De la constitution de la source orale à son exploitation, Ministère de l'Economie, des Finances et de l'Industrie, Comité pour l'Histoire économique et financière de la France, Paris, 2001.
(6) Voir entre autres CLAUDE JAVEAU, L’enquête par questionnaire : manuel à l’usage du praticien, Bruxelles, Éditions de l’université de Bruxelles, 1990; FRANÇOIS DE SINGLY, Le questionnaire, Paris, Armand Colin, 2005; DOMINIQUE SCHNAPPER, La compréhension sociologique; démarche de l’analyse typologique, Paris, PUF, 1999; ANDRÉ ROBERT, L’analyse de contenu, Paris, PUF, 2002.