Dossier n° 1
La mémoire orale du travail en Wallonie. Bilan et perspectives par Sven Steffens

Cet article synthétique a été édité en 2005 dans le cadre du chantier mené par l’Institut Jules Destrée sur l’histoire économique de Wallonie, dans Innovation, savoir-faire, performance. Vers une histoire économique de la Wallonie.



Les interviews biographiques et thématiques : une source meilleure ?

Ce qui distinguerait, en principe, l’interview biographique ou thématique des autres sources énumérées ci-dessus ne tiendrait pas seulement au contenu mais également au traitement du témoignage. Ce dernier est enregistré tel quel. Enregistrés, les propos du témoin peuvent être restitués et communiqués tels quels. À première vue, on aurait là réellement affaire à la voix authentique des acteurs de l’Histoire. Alors que les autres sources "orales" auraient subi une intervention plus ou moins lourde d’une personne intermédiaire, à savoir l’auteur du document, les récits de vie représenteraient une parole "originelle" et non filtrée. Évidemment, les choses ne sont pas aussi simples. Deux raisons expliquent pourquoi les interviews d’histoire orale sont elles aussi des documents qui ont subi une certaine "médiation". Premièrement, le témoignage s’inscrit dans un contexte de communication qui influe sur la forme et le contenu des propos. Deuxièmement, une fois enregistré, le témoignage subit un certain traitement lorsqu’on le prépare pour la publication. Ceci est particulièrement évident dans le cas de la publication écrite. La restitution intégrale de propos oraux pose fréquemment un problème sur le plan de la lisibilité comme l’a montré par l’absurde, Jean-Paul Goux dans un chapitre de son enquête parmi les ouvriers de Montbéliard en retranscrivant un témoignage embrouillé de plus de 10 pages (49). En effet, lors de la mise en forme d’une interview en vue de sa publication, les règles et les normes de l’écrit "rattrapent" et déforment en quelque sorte l’oralité originale. Un phénomène similaire peut être observé lors du montage d’une interview pour une émission à la radio ou à la télévision, où la sélection et l’agencement des séquences ainsi que des coupures modifient et façonnent le témoignage original. Il importe de ne pas en être dupe. Du reste, il est clair que la méthode de l’interview permet de donner la parole à ceux qu’on n’entend pas dans d’autres sources, de donner un temps de parole parfois considérable et de faire ressortir des informations importantes. En ce sens, les témoignages peuvent s’avérer sinon des meilleures sources, du moins des sources de grand intérêt.

Passons, après ces considérations générales, aux enquêtes et études réalisées en Wallonie et essayons de dresser un état des lieux indiquant à la fois les pistes empruntées et les pistes à explorer.


(49) Voir Jean-Paul GOUX, Mémoires de l’Enclave, [rééd.], Arles, Actes Sud, 2003 [1986], p. 99–109. L’extrême inverse, la paraphrase qui se substitue complètement aux propos originaux, est illustré par une importante enquête gantoise sur les ouvrières et ouvriers de l’industrie textile : René DE HERDT (dir.), Hun werk, hun leven. Getuigenissen uit de Gentse textielwereld 1900–1950. Tentoonstelling Museum A. Vander Haeghen, Gent, 8 nov. 1980–18 jan. 1981, Gent, Stad Gent. Dienst voor Culturele zaken. Museum voor Industriële Archeologie en Textiel, 1980.